Du pain, des jeux, du rêve

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Voilà, c’est fini, la Coupe du Monde 2018 a pris fin samedi passé. En finale, on a battu les Anglais. On est les meilleurs…

Blague à part…

Cette année, notre famille a suivi ce grand événement d’assez près, parfois à raison de trois matches par jour. Cette année, les espoirs fous que la nation mettait en notre équipe ont été (presque) totalement réalisés. Cette année, toute la Belgique avait les mêmes mots à la bouche: ils nous ont donné du rêve, ils nous ont fait vibrer, ils nous ont rendus heu-reux!

Quelques jours après le retour de notre équipe, quelques jours après leur magnifique dernière prestation, au surlendemain de l’immense fête populaire organisée en leur honneur, je continue à me poser la question: mais qu’est-ce qu’il s’est passé, bordel?

Comment se fait-il qu’un pays tellement divisé, tellement enclin à rire de lui-même, d’habitude, tellement « second degré » soit tombé en amour, totalement, irrémédiablement, avec vingt-trois gus qui tapent dans un ballon? Comment ça se fait que, de bravaches, de rigolards devant nos voisins français et leur chauvinisme à toute épreuve, nous sommes devenus tous grimés noir-jaune-rouge, à agiter nos drapeaux en hurlant « Belgiuuuuuuum »? D’où vient que MEMES les francophones les plus allergiques au néerlandais en viennent à scander « Waar is dat feestje? », et que les flamingands  anversois leur répondent « tous ensemble, tous ensemble »? Où est donc passé le surréalisme un peu cynique qui caractérise tant de belges?

Bien sûr, il y a eu l’amour du jeu, du beau football, du spectacle, et ça, personne ne peut nier que notre équipe a superbement défendu nos couleurs. Ensuite, le fait d’être allé loin dans la compétition, ça aide! Je ne suis pas sûre qu’on aurait fait la fête à une équipe même pas qualifiée en 8è de finale! Mais honnêtement, je pense que ça dépasse le « bête » chauvinisme qu’on associe habituellement à nos voisins d’Outre-Quiévrain – même si, cette année, j’admets que nous n’avons plus rien à leur envier, puisque, par rapport à la Finale, je me sens comme Abraracourcix dans « Le Bouclier d’Arvergne », où personne en Gaule ne semble connaître la bataille d’Alésia (Finale? Quelle finale? aaaah, celle contre l’Angleterre, bien sûr!). Ces victoires en masse, ces gestes collectifs, ces fêtes « Tous ensemble » après la victoire, pour moi, ça représente plus, bien plus…

Déjà, ça permet aux gens de faire la fête, malgré un climat général assez morose: on descend dans la rue, on klaxonne, on fait signe à tout le monde, on boit un godet avec son voisin, avec le mec qui passe, on s’aime tous, car « on » a gagné. On se sent unis derrière quelque chose de commun, et de positif! Car rappelons-nous que ce n’est que du foot, quand même: personne n’est mort, aucun territoire (à part le but adverse) n’a été envahi, et si le sang est versé, c’est une arcade sourcilière qui a vu une tête de trop près, par accident. On n’est plus en 1914 à vouloir bouffer du Boche, par exemple! Ici, le drapeau, ça ne veut pas dire « on est contre vous », ça veut plutôt dire « on est avec ceux-là ».

Ensuite, pour notre petit pays trilingue, c’est l’occasion de se sentir « belge », quel que soit ce qu’on met derrière ce mot, qui veut tout dire et rien dire à la fois. Mais, vu la montée des différents régionalismes, des séparatismes, des extrémismes de tous bords, ça fait du bien, bordel, de voir que, comme moi, tant de gens ont faim de rêve, d’unité, de fraternité… d’amour, quoi, osons le mot! C’est réconfortant, ça donne de l’espoir… et ça aussi, nous le devons à notre équipe.

Enfin, après avoir regardé les reportages, les interviews, les commentaires, les réactions – à chaud, puis plus « refroidies », après avoir constaté que, pour une fois, l’homme du peuple et les professionnels sont là aussi « tous ensemble », après avoir entendu des journalistes et des consultants oser prononcer des mots comme « ils nous ont apporté de l’amour », je me suis dit purée, comme l’humanité a besoin de ce rêve. Comme il est temps qu’on change de direction, tous ensemble contre la poignée de privilégiés qui nous tiennent par les couilles!

D’un côté, ça me fait mal au cœur, parce que ça traduit forcément un manque quelque part. Cependant, voir à quel point ça fait du bien d’oublier, pour une fois, le cynisme et l’indifférence, ça me conforte dans mon envie de continuer à donner de la bienveillance autour de moi, et de continuer coûte que coûte à essayer d’être un bisounours. C’est peut-être ça, ce drôle de papillon qui m’agite pour le moment: une impression que, en tant que bisounours volontaire, et donc, lucide, je ne suis plus toute seule. Vous pouvez bien vous foutre de ma gueule, moi j’ai constaté que le monde a plus besoin de bisounoursitude que de déprime.

Alors, tous ensemble vers l’optimisme? Tous ensemble vers la révolution Peace and Love and boulet frites? Quoi, j’en demande trop à une équipe de foot? Du pain (allez, disons des pitas), des jeux (et des boissons), du rêve… pas mal, comme slogan politique, quand même! Moi en tout cas, ça me parle… A nous de continuer le mouvement!

 

 

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La patte qui manquait

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J’ai envie d’écrire une ode à notre merveilleuse fille. Notre petite rawette. Celle qu’on a eue parce qu’on voulait un troisième enfant, pas parce qu’on voulait « enfin la fille après deux mecs », sauf que, quel bonheur quand même d’avoir aussi une petite nana, avec qui je peux dire « nous »…

Une famille, pour moi, c’est un peu comme un animal à pattes. D’abord, pour bien faire, elles doivent toutes aller dans le même sens. Ensuite, quand une patte va mal, c’est toute la biès qui souffre. Enfin, quand l’une des pattes s’en va, on le sent directement. Un soir, et c’est une autre dynamique, limite, quasi agréable, qui s’installe. Par contre, dès que l’absence dépasse quelques jours, c’est le vide dans la maison.

Hier, je suis allée récupérer notre dernière « patte », qui revenait d’un camp louveteaux (10 jours, saperlipopette!!!). Quand je l’ai vue, bronzée, crado, rayonnante et magnifique, j’ai eu envie de la bouffer. Parce que, mine de rien, qu’est-ce qu’elle apporte comme positif dans la dynamique familiale, cette petite poulette de presque 9 ans!

J’en ai déjà parlé, on m’avait raconté tellement d’horreurs sur « les filles » (voir On m’avait dit « Tu verras, les filles… »)! On m’avait prévenue que « les garçons sont gentils avec leur maman, les filles sont gentilles avec leur papa ». On m’avait prédit des différences immédiates et énormes entre les deux sexes. Et, comme souvent, les plus affirmatifs sont ceux qui ont raconté le plus de conneries…

Ma relation avec ma fille, c’est d’abord, pour moi, une collaboration, une complicité que j’ai cru ressentir dès ses premières heures de vie aérienne, voire même avant. Après tout, c’est avec elle que j’ai eu le bonheur de découvrir ce qu’était un « vrai » accouchement, c’est grâce à sa force, à son travail avec moi que je n’ai jamais été inquiétée, que j’ai pu vivre ce moment qui reste un souvenir extraordinaire de ma vie de femme. J’y pense vachement moins qu’avant, heureusement, mais ça reste un de mes gros titres, très clairement.

Ensuite, avec elle, j’ai pu prendre un congé parental et profiter pendant 9 mois. Je l’ai allaitée 10 mois. Elle a refusé les autres bras pendant bien longtemps. On était collées, quoi! Et j’admets, j’ai kiffé… D’autant plus que ces premiers mois ensemble ne l’ont pas « gâchée » pour les autres après. Au contraire: une fois que ses besoins (devrais-je dire « nos » besoins???) ont été comblés, elle est partie à la découverte du monde, et elle s’y est sentie bien. Ma puce, c’est une espèce de confiance tranquille, dans les autres et en elle-même, qui la rend attachante pour tout le monde.

Question « fille », elle réussit à combiner l’amour des robes qui tournent et des longs cheveux de princesse, et celui du grand air, des arbres à escalader et des aventures dans les bois. Pas question de manger son gâteau le petit doigts en l’air, pour elle: généralement, c’est autour de sa bouche qu’on peut déchiffrer le menu, le long de son menton, t-shirt, pantalon qu’on peut suivre le trajet de ce qui lui a échappé.

Elle a également un côté extrêmement créatif: chez nous, l’imagination a été assez équitablement distribuée, nous sommes tous des littéraires et des rêveurs, mais chez elle, en plus, ça prend une forme manuelle qui m’enchante. Avec deux bouts de ficelles et un morceau de tissu, elle parvient à fabriquer des jouets, des vêtements, souvent avec un humour second degré qui me fait hurler de rire. Moi, à qui rien que le mot « bricolage » donne envie de pleurer, j’admire!

Dans sa petite bande de copines aussi, elle a plus que sa place. Sa gentillesse, son côté « toujours content » la rend évidemment très agréable à côtoyer. Elle n’est pas capricieuse (dernière de trois, elle a appris à partager et à ne pas toujours passer en premier-unique-tout pour elle), mais elle sait se faire respecter. Elle sait ce qu’elle veut, et elle n’a pas peur de le dire.

Mais finalement, pour moi (et je pense pouvoir affirmer sans me tromper que pour son père, c’est assez similaire), le plus remarquable, c’est sa contribution à l’ambiance familiale. Quand elle était plus petite, on l’avait surnommée « Sonnenschein », ou « rayon de soleil »… à présent que nous sommes entourés de deux ados, ce surnom prend une autre résonance! Sans avoir l’air d’y toucher, elle apporte à notre dynamique sa bonne humeur quasi constante, sa joie de vivre, ses projets, son imagination galopante, sa confiance tranquille de petite fille qui se sait, et se sent aimée, et ses élans démonstratifs d’affection… quel bonheur! Et quel vide, quand elle part! Et comme tout semble plus rieur quand elle revient!

Je ne sais évidemment pas comment elle va grandir, ou évoluer. Je ne sais pas non plus comment nos relations mère-fille vont survivre à son adolescence. De toute façon, je vis un jour (ou un ado en crise!) à la fois. Numéro un semble aller vers un mieux, numéro deux semble entrer dans la tourmente… donc on profite d’autant plus de cet état de grâce qu’on a avec Mlle trois. N’empêche, hier soir, malgré le chagrin et la déception liés à cette p*** de coupe du monde, quand je me suis mise au lit, j’ai senti que j’avais la banane. La pensée qui prenait le plus de place, c’était « elle est rentrée »… Du coup, tout me semblait moins lourd à porter.

Finalement, en toute objectivité (évidemment!!!!), ma fille, ce n’est pas qu’un rayon de soleil: c’est une Fée… Je souhaite que cet éclat illumine toute sa vie, parce qu’elle illumine déjà celle des autres autour d’elle.

Et je ne suis pas du tout une maman amoureuse de ses gosses, d’abord! Toutes les mamans disent ça… mais moi, c’est vrai!

 

Le « bel âge »

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J’ai été une petite fille heureuse. D’humeur égale, je partageais mon temps entre deux vies: la réelle, celle qui me faisait travailler à l’école et bavarder avec mes copines, puis l’autre, l’imaginaire, celle où, de petite fille sage et bonne élève, je me transformais en sirène, en justicière, en aventurière, au gré de l’inspiration soufflée par mes lectures. Je pensais, rêvais, fantasmais beaucoup, mais je ne réfléchissais pas encore, pas consciemment. Puis j’ai eu 13 ans…

Te voilà une « teenager », a applaudi ma mère quand j’ai soufflé mes 13 bougies. Tu verras, c’est le plus bel âge de la vie!

Sauf que, chez moi, il y a dû y avoir un dérapage, un ingrédient qui manquait, une hormone en folie: pour moi, 13 ans fut le début d’une longue déprime, d’un long questionnement, d’un long jeu avec moi-même, où la question « stop ou encore », « to be or not to be » colorait ma vie de gris sombre.

Fini, l’impression que j’allais forcément faire de grandes choses! Désormais, la phrase qui me définissait était plutôt « I don’t fit », je n’ai pas ma place ici. Je ne trouvais plus aucun sens à cette vie que l’on m’imposait, pire, je ne pensais même pas qu’un sens puisse se chercher: pour moi, il avait simplement disparu, comme si, en me posant la question, j’avais éclaté la bulle d’innocence de mon enfance, sans pouvoir la remplacer.

Pendant des années, mon idole, c’était Antigone, celle d’Anouilh, celle qui préfère la mort à la médiocrité. « Je veux tout, et que ce soit aussi beau que quand j’étais petite… ou alors, mourir! », clamait-elle. Je souffrais, mais je ne voulais pas trahir cette soif d’absolu, me compromettre, devenir « adulte », car pour moi ils étaient tous laids. Laids de renoncements, de leur putain de bon sens qui nie les rêves et les idéaux, laids d’égoïsme et de confort bourgeois. Je préférais mourir, moi aussi, plutôt que de renier la petite fille écorchée vive, à fleur de peau, celle qui voulait changer le monde et éliminer l’injustice.

Je me suis cependant toujours donné une chance de grandir: après tout, me disais-je, le choix d’arrêter, c’est vraiment définitif, essayons de continuer, et on verra bien après.

A présent, je vois dans les yeux noirs de mon enfant les mêmes questionnements, les mêmes interrogations, les mêmes angoisses, le même blues tenace et inexplicable. Il a treize ans, lui aussi. S’il suit « ma » trace, il en sortira. Mais au bout de combien de temps, de combien de souffrance?

Je ne pourrais pas nier que ce long parcours m’a forgé le caractère et a fait de moi ce que je suis: une « adulte », certes, ou plutôt, quelqu’un qui arrive à jouer à l’adulte, à être le gouvernail pour sa famille, à remplir les papiers et faire la liste des courses, mais qui continue de rêver à ce putain de monde meilleur qui se fait attendre, qui revendique sa bisounoursitude sans complexe, qui continue à nourrir l’ado aux rêves plus grands que le coeur, parce que c’est elle qui me fait avancer.

Aujourd’hui encore, j’ai l’impression que je ne trouve pas trop ma place dans le monde d’aujourd’hui. Est-ce pour cela aussi que j’ai choisi un métier où je côtoie plus d’ados que d’adultes? Néanmoins, si le constat est resté le même, sa saveur est différente. A présent, c’est presque une fierté de me sentir « à part », ou du moins, en porte-à-faux par rapport à la direction qu’une poignée d’hyper-privilégiés veut donner au monde. Moi, j’ai décidé de refuser. Je n’ai plus besoin qu’on m’approuve – enfin, moins qu’avant. J’ai une plus grande gueule. J’ai toujours faim de justice, et j’ose le dire, plus qu’avant. C’est peut-être ça qui fait toute la différence… le fait que ce soit un choix, et non plus un truc qui me tombe dessus sans crier gare…

J’essaie de lui expliquer que les fleurs qui poussent au milieu des orages ou des tempêtes sont parfois les plus belles, plus que celles qu’on cultive sagement en serre… mais c’est mon fils, putain! Moi, j’ai supporté toute cette douleur. Lui… il me semble si petit, encore. Si seul, tellement perdu dans sa souffrance, au milieu de tous ses potes qui jouent à Fortnite et qui s’en foutent. La mode n’est décidément plus à l’introspection, j’ai l’impression. Mais n’avais-je pas le même sentiment que lui, d’être la seule « dépressive » au milieu des fans d’épaulettes et de cheveux crêpés? (on était dans les années 80, je le rappelle…)

Moi, c’est à 14 ans que j’ai rencontré, vraiment rencontré ma « soul sister », ma binôme, celle qui allait accompagner ma route jusqu’à l’âge adulte, celle avec qui j’ai pu me montrer, et donc me découvrir, telle que j’étais, moi, et plus la fille de mes parents, plus une image lisse et colorée. Tiens encore un peu, mon petit loulou! Tu n’es pas tout seul… il faudra juste que toi aussi, tu rencontres celui (ou celle!) qui te le fera comprendre. En attendant… à 13 ans, on en chie…

 

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Repartir

Quand j’étais jeune, je vivais avec un sac à dos dans la tête. Le voyage, c’est comme un grand virus qui vous prend et ne vous lâche plus, qui colore votre pensée, qui détourne votre regard, qui vous fait vivre « le reste » comme des interludes entre deux occasions de repartir. Partir…

Mon premier voyage « de grande fille » (entendez, toute seule), c’était à 18 ans, à Montréal. Mon amie canadienne m’avait invitée à aller la retrouver à Toronto, puisque je n’habitais « pas loin » (près de Chicago, la porte à côté, quoi!), et de l’accompagner à Montréal, pour visiter sa future université.

Ce voyage fut, entre autre, ma première rencontre coup de foudre avec une de mes villes préférées, mais aussi l’occasion de me rendre compte que venir de nulle part, moi, j’adorais. Sur la route, on perd certes un peu de ce qui fait notre personnage social, mais ça permet de se dépouiller du superflu, et donc à 18 ans, ça aide probablement à trouver l’essentiel, notre essence, ce qui fait de nous qui on est. Accessoirement, niveau virus, c’était trop tard: moi aussi, j’étais prise…

Au cours des années qui ont suivi, j’ai pas mal bougé, pour l’époque, en tout cas (l’Ere pré-Ryan Air, un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître…). Chaque fois que je repartais, chaque fois que je reposais le pied dans cette drôle d’ambiance, à la fois internationale et un peu apatride des jeunes Routards, je sentais que c’était là, chez moi: là où personne n’a d’adresse fixe, là où on doit faire appel à des souvenirs lointains de bribes d’espagnol ou de vieux restes de néerlandais pour communiquer avec l’autre, là où ça ne sert à rien de faire semblant, au gré des rencontres, puisqu’on va se quitter et ne plus jamais se revoir. Les contacts en devenaient plus libres, plus intenses, mais plus légers en même temps. A chaque retour, je tombais dans une déprime féroce, dont il me fallait toujours quelques jours, voire semaines, avant d’en émerger et de m’arrimer à nouveau les pieds à ma terre natale, à la vie « réelle ».

Puis j’ai rencontré mon amoureux, celui qui allait m’emmener dans une autre sorte de voyage, celui qui se voit moins de l’extérieur, mais qui n’en est pas forcément plus tranquille pour la cause. Ensemble, nous avons fondé une famille (nombreuse), du coup, nos velléités de voyage se sont un peu évaporées. A présent, bouger se conjugue au tranquille de l’indicatif, et toujours au pluriel.

Sauf que cette année, j’ai cru que mon « creux de la vague » habituel de fin d’hiver allait se transformer en gouffre sans fond. Trop de boulot à l’école, trop de projets où je me devais d’être à 100% (en même temps), trop de demandes des enfants que je n’arrivais plus à gérer… je me sentais telle une vieille bouée trop malmenée sur un lit de cailloux, j’étais dégonflée comme une vieille nouille pas gaie. C’est alors que j’ai décidé de repartir.

Vous allez ricaner, sans doute, vous, adultes indépendants et aventuriers. Mais pour moi, qui ai un peu perdu l’habitude de conjuguer le « je », décider comme ça de partir toute seule, pas pour le boulot, pas avec mon amoureux, non, juste POUR MOI, c’était presque une révolution!

Je suis donc partie deux jours à Paris… Rien que pour moi. Pour voir de jolies choses. Pour visiter le Louvre pour la première fois. Pour vérifier que, malgré mon grand âge, ma bobonnisation avancée, mes trois enfants, mon éducation judéo-chrétienne, je n’avais pas perdu le goût de l’aventure, je n’étais pas devenue une petite provinciale embourgeoisée qui a peur de son ombre dès qu’elle fait un pas sans son mec.

Je suis déjà revenue. Et c’était super… Au point de me donner envie de remettre ça, et si possible pas dans vingt ans. J’ai adoré parcourir Paris à pied. Pour moi, une ville se vit d’abord en s’y promenant, et tant mieux si en même temps on peut s’en mettre plein les mirettes. J’ai adoré prendre le temps que je voulais dans les musées que j’ai visités. J’ai même adoré manger une mauvaise salade César en terrasse, seule, avec les épaules rougies par le soleil et les pieds lourds d’avoir marché toute la journée. Mon esprit d’aventure ne m’a pas quittée. Il a juste fait une pause. Je vais repartir.

Alors, la prochaine fois, ça serait à Rome?

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Mais oui mais oui…

L’école est (presque) finie…

Hier, je vivais pour la douzième fois déjà l’intense marathon qu’est chez nous la remise des bulletins, la remise des diplômes de nos « grands », puis la réunion de parents du soir. Douze fois…

Hier, pour la douzième fois, j’ai remis à ma classe bulletins et commentaires de leur année, de la part de tous leurs profs. Je leur ai dit à quel point j’étais heureuse qu’ils ne soient qu’en cinquième, et pas en dernière, puisque ça nous fait encore un an à passer ensemble. (impliquée émotionnellement, moi????)

Hier, pour la douzième fois, j’ai assisté à la cérémonie de remise des diplômes, cette fois au théâtre de Liège. C’était magnifique. D’abord, parce que nous avions une vraiment très chouette rhéto. Il y a des années, comme ça, où l’ambiance générale est positive, constructive, solidaire, et même si on ne peut jamais mettre tous les élèves dans le même sac, le sentiment général du corps enseignant était que, purée, qu’est-ce qu’ils vont nous manquer, ces zozos!

Hier, pour la première fois, la direction a souhaité nous impliquer d’avantage dans la cérémonie. Nous, petits profs, nous devions aussi monter sur la scène, afin d’appeler « nos » heureux diplômés. Une fois encore, que d’émotions…

C’est dans des moments comme ça que je me rends compte à quel point j’ai de la chance d’exercer ce métier. Non, esprits chagrins, ce n’est pas (uniquement) parce que juillet approche… Ce qui est formidable dans ce boulot – et c’est à double tranchant, évidemment – c’est qu’en travaillant dans l’humain, on a des retours extraordinaires. Certes, le téléphone ou la voiture de société, ce n’est pas pour nous. Mais voir sur scène un étudiant qui au départ n’avait pas forcément les mêmes chances que tous les autres, que ce soit par ses possibilités ou par son origine sociale, juste parce qu’il a bossé comme un fou, mais peut-être aussi parce qu’on l’a un peu porté, coaché, encouragé, quel bonheur!

J’ai une attitude d’ailleurs un peu ambiguë par rapport aux « merci » des parents. ça me fait plaisir, mais ça me gêne, aussi. Pour moi, je fais mon boulot. Je le fais du mieux que je peux, et je sais que je suis loin d’être la moins dévouée… mais pour moi, un prof « normal », c’est ça! C’est quelqu’un qui mouille sa liquette, qui essaie de tirer tous ses élèves vers le haut, qui est passionné – et qui tente, tant bien que mal, d’être passionnant.

J’ai des conditions de travail hyper privilégiées (je parle du pédagogique, là, pas forcément du confort physique…), en tant que prof d’options: j’ai les grands, j’ai des petits groupes, puis j’enseigne une matière que je kiffe à mort. Facile, donc, d’être enthousiaste!

ça m’a fait du bien, cette petite cérémonie: ça me rappelle, finalement, pourquoi j’ai choisi de revenir dans l’enseignement, après 10 ans ailleurs. Je suis tombée amoureuse de ce métier quand j’étais moi-même étudiante en agrégation. Cet amour ne m’a pas quittée. Je suis d’ailleurs prête à me battre contre les idées saugrenues, commerciales, socialement élitistes de notre gouvernement, qui, d’après le peu que je comprends, me semble souhaiter de plus en plus un enseignement « commandé » par les entreprises, un enseignement où économie de moyens et efficacité financière seraient les buts ultimes. Un enseignement soi-disant « d’excellence », mais qui me semble à moi plutôt un nivellement par le bas – pour préparer l’introduction d’un enseignement privé, pour être sûrs que les privilégiés le restent du début jusqu’à la fin, comme aux Etats-Unis? Pour moi, ils en oublient la vocation principale, c’est-à-dire ce côté humaniste, le côté égalitaire (pas encore acquis, mais on y travaille), le côté ouverture et citoyen de l’enseignement.

Pour moi, l’école doit d’abord faire des citoyens. Pas des moutons à la solde des grandes entreprises. D’ailleurs, n’est-ce pas l’une des premières cibles des dictateurs qui veulent s’assurer du contrôle des esprits? Voyez Hitler, Staline, Erdogan…

En attendant la rentrée 2018 et la reprise de nos nombreux combats, je voulais adresser à mon tour un énorme merci. Merci à mes élèves d’avoir permis à mes cours de vivre. Merci à mes collègues d’avoir été là quand ça allait bien, puis quand ça n’allait pas. Merci à mon école d’avoir le courage de continuer à travailler le vivre ensemble, à contre-courant parfois. Puis… merci à ma famille d’avoir toléré mes absences, tant physiques que mentales, notamment au cours de ces 6 dernières semaines où j’ai dû me consacrer au boulot 7 jours sur 7.

Là, je commence à sentir que les vacances approchent… J’ai beau adorer mon métier, purée, que ça fait du bien!

Bonnes vacances à tous!

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Back for good?

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La semaine passée m’a semblé durer un mois. La semaine passée, un nouvel attentat frappait notre pays, notre ville, notre quartier… notre école. Oui, j’y étais… Je dirais même que, de notre famille, nous étions trois à vivre ça…

La semaine passée, j’ai vécu des moments que je n’arrive toujours pas bien à trier. Comment classer la scène « avant de quitter la salle des profs, je regarde à gauche et à droite au cas où y aurait un mec armé qui pourrait me tirer dessus »? Dans quel tiroir? Avec quelle étiquette? Nous avons la chance que ce soit toujours exceptionnel dans notre pays – dès lors, mécanisme de défense sans doute, j’aurais tendance à poser l’étiquette « surréaliste tirant vers l’absurde ».

La semaine passée, contrairement au post-Paris, post-Charlie, post-Bruxelles, j’ai versé assez peu de larmes. Elles étaient là, à fleur de paupières, elles sont remontées mille fois, mais ces larmes-là ont refusé de couler.

La semaine passée, une fois rassurée sur la sécurité de mes enfants, de mes élèves, de mes collègues, ma plus grande crainte était les retombées « existentielles » de ces moments d’horreur. Moi qui ai vu ma foi en l’humanité vaciller tant de fois au cours de ces dernières années, moi qui, de plus, étais un peu en questionnement par rapport à mon métier et ma capacité à l’exercer, comment allais-je réagir à ce viol?

Hé bien, la semaine passée, plutôt que perdre cette foi si précieuse, j’ai plutôt vu se renforcer ma détermination à me battre, me battre pour que le monde de demain soit plus chantant, plus safe, puis, osons le mot, plus rempli d’amour que celui d’aujourd’hui. J’ai envie, plus que jamais, de croire en ce que je fais. Certes, en apparence, on pourrait dire que notre combat pour le vivre ensemble, pour plus de citoyenneté active, pour un futur plus paisible s’est pris une grosse baffe dans la gueule. Pourtant, ce que j’entends autour de moi, c’est qu’il ne faut surtout pas laisser tomber les bras!

Loin de le réduire à néant, la semaine passée a démontré à quel point notre lutte est indispensable, que nos valeurs sont les bonnes, et que, bordel, il y en a, du boulot, pour que nous arrivions à notre but! Mais quand vous entendez une étudiante qui vous dit: « Madame, si ce type était venu dans notre école, s’il avait pu connaître les profs d’ici, qui l’auraient valorisé (ses mots) pendant six ans, il n’aurait jamais fait ça! »… comment ne pas se dire qu’on va dans la bonne direction?

La semaine passée, cet incident m’a renforcée dans ma conviction que oui, j’aime mon métier, oui, mille fois oui, je crois en la puissance de l’éducation et oui, un milliard de oui, mon travail a du sens. Plutôt que de faire de moi une victime, la semaine passée m’a (re)donné envie d’être un soldat, une combattante pour l’avenir, pour la vie, puis pour l’amour, bordel, c’est pas un gros mot!

Depuis la semaine passée, je dégouline de fierté de côtoyer des gens formidables: mes fils, bien sûr, qui ont géré comme des chefs malgré leur peur – peur pour moi, pas pour eux. Ma famille, que j’ai besoin de voir, de sentir, de toucher comme jamais. Mes collègues, bien sûr, qui, dans le danger, ont d’abord pensé à leur groupe, puis aux autres, puis, enfin, à eux. Mes (nos) élèves, qui ont montré courage, respect, maturité, solidarité, dignité… Oui, je suis bisounours, j’ai un besoin profond de l’être, d’ailleurs, nous le sommes tous, autour de moi.

Depuis la semaine passée, le proverbe qui tourne en boucle dans ma tête, c’est:

« L’arbre qui tombe fait plus de bruit que la forêt qui pousse ».

Depuis la semaine passée, du coup, j’entends beaucoup moins les quelques arbres qui tombent. Depuis la semaine passée, je me rends compte de la chance que j’ai: moi, je suis entourée de plein, plein de magnifiques forêts… Merci à vous!

Qui fait le malin…

Ben oui, à force de dire que cette année je gérais mieux, que j’avais beau être un peu fatiguée, que j’étais zen, que j’étais contente de voir que j’apprenais avec l’âge… je me suis pris un gros revers de manivelle.

Je ne sais pas si c’est Alzheimer qui me guette, un énorme coup de mou, ou quelque chose de plus sérieux. Mais je ne gère plus rien du tout. Rien que d’allumer le feu sous une casserole d’eau me semble trop. ça faisait longtemps que je n’avais plus vécu ça… depuis l’année passée, tiens. Bref, autant pour le concept que l’âge rend plus sage…

ça doit être la saison des carnavals: mon cerveau semble partir en confetti. Je ne retiens plus rien, même pas ce que j’écris – forcément, j’oublie de consulter mes post-it. Même acheter un cadeau pour le copain de ma fille (anniversaire oblige) me semble une épreuve insurmontable. Je dois être à 100% de plein de côtés à la fois, et là je me sens juste à 0% partout.

Je comprends de mieux en mieux ce concept de « charge mentale » qui tombe généralement sur la gueule des femmes. Limite, je me prends à fantasmer sur la vie d’une femme au foyer soumise, dont le boulot principal serait de nettoyer. Un truc physique, mais pas penser. Plus penser. Surtout pas prévoir, ni anticiper. Ah merde, qu’est-ce que j’ai encore oublié, déjà?

J’ai envie de prendre mes godasses (la voiture, ça serait trop dangereux, me sens pas capable) et de partir loin, très loin, toute seule. Passer 3 jours sans penser. Limite, sans parler. Je suis sur le point de prendre 2 jours (une nuit) de vacances seule. Depuis que je suis en couple ça ne m’est jamais arrivée. Mais là, c’est ça, une bulle d’air, ou l’hôpital. Ou je dramatise?

Toujours est-il que pour l’instant, tout me pèse. 

Me lever et être celle qui doit faire lever les gosses, et leur répéter plusieurs fois.

Me lever et devoir m’assurer que mon homme ne s’est pas rendormi.

Me lever et, si on a tous (enfin, lui ou moi) on a eu la flemme de préparer le petit-déj, être celle qui.

Me lever et si un des gosses est malade, être celle qui.

Me préparer sans avoir le temps de finir une seule tasse de café. Parce que je n’arrive pas à sortir du lit. 6h c’est pas mon heure, et ça ne le sera jamais.

Devoir gérer, au boulot, un nombre de casquettes qui peut aller jusque (je compte sur mes doigts) 6, avec tout leur lot de réunions. Cette semaine j’ai eu deux journées sans aucune pause, parce que toutes remplies par des réunions concernant ces diverses casquettes. Et ça, c’est juste dans le bâtiment scolaire, sans parler des prépas, des corrections, des comptes à rendre aux parents (qui, heureusement, n’ont pas mon numéro de téléphone et qui ne savent pas que je ne suis pas connectée toute la nuit – merci vieux gsm des années 90!).

Devoir, à peine rentrée, me précipiter sur le linge à laver, à pendre, à monter (pas fait, pas fait, pas fait aujourd’hui), à regarder la crasse s’accumuler en soupirant parce que comment faire, à moins d’avoir 6 mains? Faire à bouffer. Me prendre le chou avec mes DEUX ados, à présent. Me sentir nulle parce qu’ils partent un peu en cacahuète tous les deux et je me dis que – forcément – c’est ma faute.

Faire à bouffer et en venir à souhaiter avaler une pilule, pour être plus vite au lit ou étalée comme une grosse merde devant une débilité télévisée.

Ranger le brol pendant que les autres s’amusent. Préparer la table, penser, prévoir, penser, prévoir. 

M’écrouler et ne même plus avoir la force d’écouter mon homme me raconter sa journée. (ok, il peut être très, très, heu… balzacquien dans ses descriptions, mais quand même!) Soupirer intérieurement quand ma fille veut un câlin, en plus de son bisou, parce que même ces secondes-là me semblent plus que ce que je peux donner.

Puis geindre, geindre, geindre… je me fais chier moi-même. Sauf que personne ne semble m’entendre. C’est décidé, je vais être plus claire. Je devrais le savoir, je vis avec 3: un mec, ça n’entend pas entre les lignes. Si vous dites « je suis fatiguée », il va juste entendre « elle se plaint encore » ou limite, si vous avez un vraiment obtus « ah merde, c’est pas encore pour ce soir », mais il ne va JAMAIS se dire spontanément « alors je vais prendre l’aspiro et passer un coup »… Soit je les castre, soit je me fais entendre mieux. Mais une chose est sûre: si je continue à faire des grands pas en avant en étant au bord du gouffre… le ravin n’est plus très loin.